« Voici le sommet de l’Évangile, voici la Bonne Nouvelle par excellence : Jésus, le Crucifié, est ressuscité ! Cet événement est à la base de notre foi et de notre espérance : si le Christ n’était pas ressuscité, le Christianisme perdrait sa valeur ; toute la mission de l’Église serait vidée de son élan, parce que c’est de là qu’il est parti et qu’il repart toujours. Le message que les chrétiens apportent au monde, le voici : Jésus, l’Amour incarné, est mort sur la croix pour nos péchés, mais Dieu le Père l’a ressuscité et l’a fait Seigneur de la vie et de la mort. En Jésus, l’Amour l’a emporté sur la haine, la miséricorde sur le péché, le bien sur le mal, la vérité sur le mensonge, la vie sur la mort. »
Quand je parle de vivre la Pâques comme un passage, je voudrais montrer ou pointer du doigt la crise que nous traversons. Car nous ne pouvons pas l’ignorer. On pourrait même la nommer crise-passage et la vivre comme un passage. La crise, c’est notre Pâques d’aujourd’hui. C’est une parole qui doit s’adresser à tous. La Pâques vécue comme un passage, une transition veut dire qu’on met en exergue deux temps : un temps passé et un temps nouveau. Un passé vécu, connu, fait de misère, de servitude, de travail, de traumatismes, de violence, et d’esclavage. C’est pourquoi il est passage, passage de la mort, de l’esclavage physique, spirituel à la vie à venir. On ne peut pas séparer cette Pâques aux kidnappings, aux problèmes que nous connaissons aujourd’hui sinon la foi devient une forme de perversion et elle n’est plus la foi. La foi qui accompagne cette Pâques nous permet d’affronter les questions actuelles, les questions relevant de la réalité et les questions existentielles. Faire face à la mort, c’est faire face à notre impuissance et on est bien forcé de prendre acte de notre impuissance. Face à cela, on est mort dans le domaine politique, social et religieux. Il y a déséquilibre dans l’ordre familial aussi. Face à la mort, on ne fait que libérer une force destructrice dans la mesure où on en perd le contrôle. La mort nous met à nu et nous plonge dans le désespoir, dans l’angoisse et face à tout cela, l’avenir est incertain. Devant cette mort, le sujet s’abandonne à un tourbillon de gestes incontrôlés, des gestes destructeurs et autodestructeurs.
Ce que nous vivons actuellement dans notre pays pourrait aussi être appelé Pâques, une Pâques de violence. C’est notre Pâques. Tout ce que je viens d’écrire jusqu’ici appelle à être situé dans le contexte de vie qui est la nôtre. Ce contexte, vous ne l’avez pas choisi, mais vous vous trouvez partie prenante. Mais cela n’est-il pas ainsi depuis toujours ? On ne peut pas dire que les choses sont comme elles sont et qu’il faut apprendre à vivre avec. Il y a chaque fois un appel à prendre nos responsabilités, à faire le point pour comprendre, éviter à ne pas rester dans la répétition, dans la poursuite de ce qui s’est fait jusque-là, mais à reconsidérer l’état des choses données pour lui insuffler à un renouveau. Nous avons connu la mort, la mort physique, économique, sociale et on peut nous considérer comme des morts vivants, ambulants, marchands, de passage qui parlent de tout sauf de la vie. On ne peut pas séparer cette Pâques de la mort, notre mort, la mort de nous tous.
Il faut faire le passage, mais comment ?
Faire le passage est lié à notre capacité, à notre responsabilité, à notre vocation et à ce que nous saisissons de la réalité actuelle. Comme on vient de le voir, la réalité actuelle n’est pas extérieure à notre Pâques, c’est notre Pâques. Faire le passage est aussi lié à notre capacité de jugement ou de discernement. Quand il y a jugement ou discernement, il y a différenciation, qui est la capacité que nous avons à mettre la parole sur ce que nous avons vécu. La différenciation ne consiste pas tant à dicter, à figer, quitte à rejeter ou à condamner, il reste dans ce qui construit et ce qui détruit mais elle est dans ce qui détruit et qui construit. Il faut lui donner une version, une version nouvelle, c’est cela la construction. C’est un tri.
Le discernement est bien la perlaboration du passé. Le jugement comporte un élément qui fait grandir, il nous construit comme un être humain apte à prendre ses responsabilités et sa liberté. Je pense que c’est la première chose à faire.
- Il nous faut une relation avec le réel, c’est la conscience que nous avons ? du fait que l’essence du réel consiste elle-même en un discernement. Le réel est le lieu du discernement. Cela tient d’abord à ce que le réel, (notre Pâques faite de souffrances comme nous nous sommes entendus là-dessus) du fait de notre relation du vivant à lui, est vivant de son côté. Il ne l’est pas mais il le devient, au fur et à mesure que nous- mêmes nous le devenons. On peut dire que nous, de par notre discernement, nous bougeons, mais nous ne sommes pas seuls, le réel bouge aussi. Le changement est à la foi intra et extra.
Dès qu’on bouge, le réel bouge aussi, il bouge dans la prise de conscience d’une nouvelle réalité, d’une nouvelle compréhension entre l’être humain et le monde existant. C’est un temps nouveau dans la mesure où il jette une lumière et donne ainsi un sens à notre réel. C’est un kairos. C’est une offre à vivre une nouvelle vie, différente de celle vécue depuis des années qui est un temps en fin de compte à bien des égards catastrophiques, Kairos est l’appel-offre d’une nouvelle responsabilité et donc d’une nouvelle et autre possibilité de vivre. Dans ce cas, tout est nouveau, la politique est nouvelle, le social est nouveau, l’économie est nouvelle, tout est « novum vivere ». Vie nouvelle, espace nouveau.
Le discernement comporte la différence, le temps ancien et le temps nouveau. Le temps ancien est l’esclavage du péché, l’oppression de l’ennemi, les souffrances que nous connaissons et le nouveau temps est l’Espérance apportée de ce passage, de cette résurrection, de cette vie nouvelle. Entre les deux, c’est l’avenir dans le sens de l’advenir ou l’advenu. C’est une conscience profonde dans le sens que le réel réside dans son histoire. L’advenu de notre nation en tant que questionnement dernier, celui du sens, est libéré, pris en compte, donc est respecté, orienté sinon réorienté vers son advenu ? sa destinée, vers son développement. C’est cette parole qui doit faire écho en ce dimanche de Pâques pour la nation haïtienne. L’Eglise est le lieu de cette prise de parole, également de cette prise de conscience. C’est pourquoi notre message doit être entendu comme un écho, une manière nouvelle et doit pénétrer tout le mécanisme du monde du travail : la politique, le social, l’économie, l’état. Cette parole doit pénétrer jusqu’au tréfond de notre société et entrer dans une relation réciproque, vivante et féconde avec ce que l’évangile a à dire au sujet de l’œuvre terrestre. Notre terre d’Haïti doit avoir la possibilité pour que cette parole accompagnée de cette résurrection, de cette puissance qui a ressuscité Christ dans la tombe transforme l’ordre de la création dans ses diverses formes et fassent naître une lumière nouvelle pour tout le monde. La structure de la vie humaine doit être la cible de cette parole ; l’économie, le mariage, l’état, les communes, la société civile, nos chefs de banlieues, tout doit être pris au sérieux en tant que manifestation importante de l’ordre divin de la création. Dès lors, la parole se trouve placée devant des tâches nouvelles et soumise à la puissance d’un nouveau courant de vie. Elle est un kairos qui jette une lumière sur le réel, de le juger, de le libérer de son erreur pour sa vérité, de l’orienter vers son accomplissement, vers sa destinée. Ce kairos, temps nouveau, est la fin d’une époque, le chaos qui ébranle le cosmos de notre terre, la fin du kidnapping, de la corruption, des gangs, des meurtres un peu partout, en un mot c’est la vie dans tout son ébranlement. Un kairos de Dieu pour le renouveau, pour le salut de notre société, c’est avec un nouveau commencement et dans l’action créatrice de Dieu que je crois.
C’est pour cela que la mort doit faire face au ressuscité pour un temps. C’est le passage du temps de la mort au temps de la vie, passage d’une situation de mort à une situation de vie, passage de la mort à la vie. Ce temps ne vient pas tout seul bien sûr, il demande du travail, une façon de perlaborer le passé, de travailler ce passé. Bref, il faut du renouveau, une nouvelle attitude, un nouveau comportement. Et si ce temps de vie doit advenir, cela demandera beaucoup d’efforts et de sacrifices.


