La philosophie de Nietzsche à l’épreuve de la révolution haïtienne de 1804 : la seule à rendre justice aux aspirations universelles de la liberté.
Dans l’histoire des idées politiques et sociales, nous pouvons déclarer que le 19e siècle débute dans les caraïbes, à partir de l’indépendance nationale d’Haïti, le 1e janvier 1804. Au cours de ce siècle, ce dernier évènement inaugure une phase socio-politique importante, portant en son sein, une particularité dans l’analyse d’une éthique fondamentale, liée à l’existence de la vie. Ainsi, la lutte de l’indépendance des esclaves introduit une pensée intellectuelle et philosophique admirable, vaincue par l’optimisme et le rationalisme de Socrate notamment de Kant, qui montre le côté illusoire du monde réel, et qui rend une nouvelle morale possible, selon Nietzsche. Dans la mesure où la révolution de Saint-Domingue remet en question un système esclavagiste établit depuis plus de trois siècles, notre préoccupation serait, premièrement, de penser les manières dont les sciences humaines et sociales ont saisi les sociétés esclavagistes de Saint-Domingue, comme objet de recherche. Deuxièmement, comment la philosophie morale nietzschéenne tend à théoriser ce système esclavagiste, à travers une conceptualisation bien propre de l’époque. Puisque, en analysant de près, il en dégage selon Nietzsche un vrai sens de la vie, il est devenu créateur d’une morale. Avec la volonté de puissance il s’avère ainsi d’un idéal éthique puissant, parce que teintée d’efficacité et de progrès il en revêt une forme de courage pour aller jusqu’au bout dans leur lutte. Dans son récent article, l’historien Michel-Rolph Trouillot déclare que, depuis la Renaissance, les idées philosophiques sur la nature de l’être, l’état, l’ordre et le rang social de l’humanité ne pouvaient pas fournir aux Européens un cadre conceptuel pour comprendre l’ampleur de la révolte de ces esclaves et encore moins comprendre pleinement son potentiel révolutionnaire. Comme l’explique Trouillot, ceci était une chose impensable ou inconcevable, qu’on ne peut pas concevoir dans les limites des choses possibles. Ainsi, au 19e siècle, le monde de l’impérialisme et celui de la colonisation ont du mal à concevoir cette insurrection, voire l’accepter. La difficulté de la compréhension du système esclavagiste et du rôle qu’à jouer Haïti dans l’émergence d’un nouveau monde, d’une vraie liberté persiste. Notre préoccupation serait, premièrement, de penser les manières à faire dialoguer la morale de Nietzsche et celle de Kant. Il serait question de voir dans quel sens la lutte menée par les esclaves peut-être prise comme savoir philosophique, et motivée par une quête de vie, par une certaine volonté de puissance nietzschéenne.
Nietzsche, la révolution haïtienne et la philosophie de la vie.
Dans le premier mouvement, il faut voir le désir des esclaves d’être libre, et ce désir nous livre une analyse fondamentale qui est celle d’une interprétation de « l’esclave, propriété du maître », propre à son maître. En un mot, c’est la substance de l’esclave qui appartient à son maître et non le simple usage de ses forces. Ainsi, une dialectique de l’être et de l’avoir se trouve au cœur de la question de l’esclavage. Pour posséder quelque chose, il faut d’abord se posséder soi-même, comme l’a montré Elisabeth de Fontenay dans une étude sur les liens entre le corps propre et la propriété. Laënnec Hurbon, en analysant l’homme africain, tombé sur les terres d’Amérique, détaché de tout, de sa famille, de sa culture, de sa religion, montre que, l’acte même de l’esclavage le réduit à un étranger, étranger de son propre corps. Hurbon le nomme un dés-abrité, quelqu’un à qui on a tout ôté, son corps, sa langue et sa filiation. Le capital de Marx peut donc nous éclairer sur le sort de l’esclave. Il offre sans rien trouver en retour, sa force de travail, qui devrait lui rapporter tant que possible des bénéfices. Or, dans le cas de l’esclavage, l’esclave n’est pas un travailleur, il n’a pas contracté avec le colon. Au contraire, il est une « marchandise » vendue au colon pour l’introduire dans le système de production coloniale comme instrument anonyme, incapable de ne réclamer aucun droit puisqu’il n’en a pas. Ce qui est absent ou nié chez l’esclave dans la logique esclavagiste de production est sa subjectivité, son humanité. C’est une forme d’aliénation. L’aliénation telle que Marx l’entend consiste dans le fait que l’esclave n’est pas dans une objectivation de soi, mais objet d’un autre, c’est donc se produire et reproduire soi-même en tant que source de richesse subjective séparée de ses propres moyens.
La quête est la quête du corps qui constitue même la vie, selon la pensée de Nietzsche, autrement dit, la volonté de puissance. Fort de cette idée, Nietzsche dégage une conception que le sens de la vie est une volonté de puissance incarnée, la vie est volonté de puissance, le corps est volonté de puissance parce qu’il contient la vie, c’est une volonté de puissance incorporée. La volonté de puissance est un vouloir vivre mais sans référence à des normes, sans valeurs instituées, dire que les hommes veulent vivre, c’est déjà la volonté de puissance. En prenant en compte l’idée de Nietzsche, ce dernier permet une compréhension de la volonté de vivre des esclaves, car il s’agit d’une volonté de se réapproprier le corps perdu, jeté à la merci des colons. La volonté de puissance représente, au sens le plus large ou radical du terme, un principe. Ce Principe est à la fois ontologique, biologique, sociologique, psychologique, éthique. La volonté de puissance est : « une sorte de vie instinctive où toutes les fonctions organiques sont encore liées synthétiquement et confondues : autorégulation, assimilation, nutrition, échanges organiques, bref une forme préalable de la vie ». La volonté de puissance pour Nietzsche est interne à la vie, c’est pourquoi Nietzsche serait contre tout ce qui est extérieur à la morale, comme la religion, la nature etc…
Il y a deux choses à souligner. Premièrement, selon la pensée de Nietzsche, il faudrait à l’esclave un espace pour mettre en création ou pour créer sa propre valeur puisque face au ressentiment de l’esclave, face à ce besoin de liberté, face à la non-pitié ou face justement à une morale des blancs qui s’appuie sur la reconnaissance, il fallait à l’esclave de produire une valeur et écrire dans le cours de l’histoire cette valeur qui lui est propre. La valeur morale dans ce cas, est la production d’un ressentiment, propre à l’esclave, propre à une situation donnée, elle n’est pas universelle. Deuxièmement, il y a le temps, le temps qui, selon Nietzsche, peut être vu comme le moment souffrant, le moment souffrant de l’esclave. Le moment souffrant est le temps non calculé, subit dans l’espoir de faire advenir la vie, bien sûr, il y a un temps pour faire advenir la vie, un temps pour faire venir ce qu’on espère, qui n’est pas en notre possession.
C’est l’éthique nietzschéenne qui donne libre accord à ses engagements (esclaves), sa volonté de puissance. Grâce à l’instinct de vie, l’œuvre de la libération des esclaves va être possible puisque pour Nietzsche « toute morale saine est dominée par un instinct de vie ». Pour lui, toute la morale, la morale antinaturelle qui a été enseignée, prêchée ne peut en rien apporter une libération aux esclaves opprimés. Au contraire, elle s’attaque aux instincts de vie. Dans l’interprétation nietzschéenne, l’indépendance haïtienne proclamée au lendemain du 1e janvier 1804 lui apparaît comme une valeur morale créée. Cette morale oppose un « non » qui est son acte créateur. Les esclaves, après leur libération, se considèrent comme de « vrais philosophes, ils commandent et font la loi […] leur connaissance est une création, leur création une législation, leur volonté de vérité, volonté de puissance.
Les coloniaux étaient dans une situation de domination, de souffrance, il s’agit ici, d’une articulation entre monde de la vie et la quotidienneté de l’esclave. L’esclave en souffrance est à la recherche d’un sentiment d’exister. En effet, dans le cadre de la problématique de la décadence, Nietzsche analyse la souffrance comme la part de non- être que comporte l’être, comme une réalité sinistrée ou ratée (verunglückte Realität), parce que la passivité engendre le ressentiment qui caractérise la morale. Ce cadre de compréhension ouvert par l’expérience existentielle ouvre la voie à une analyse de la société esclavagiste de Saint- Domingue, pour élaborer l’ensemble de ses pensées. Nietzsche entend par esclaves non seulement des non-êtres, mais aussi des êtres brimés, opprimés, souffrants, dépendants, incertains d’eux-mêmes et fatigués. Si l’oppression fait scandale à la dignité humaine, c’est à proprement parler chez l’esclave qu’elle pose un problème révoltant. Le premier thème pour notre propos que Nietzsche utilise, qui nous renvoie directement à la situation des esclaves, est également celui de Michel Henry, pour caractériser l’idée schopenhauerienne et nietzschéenne de la volonté, appelée «être affecté». Et que Hurbon reprit pour montrer que « l’esclave est un être affecté dans et par son corps ». La volonté est pré-représentative, inconsciente et dépourvue de logos, de télos et de termes (ikanon). La volonté désigne de quoi je souffre. Les mots qu’utilisent Nietzsche quand il ne parle pas d’ « affects » ou d’ « instincts » sont ceux de Leidenschaft ou de Passion, ce qui peut prêter à confusion. Nietzsche n’entend pas seulement par-là les passions comme la colère, la rancune ou l’amour, mais plutôt tout ce qui m’advient comme ressenti (leiden, patior), non seulement au sens d’un affect subi, mais surtout au sens de ce qui est éprouvé et ressenti avant même d’être représenté. Comme chez Spinoza, cet être affecté est en rapport avec la passivité (passion), d’un sujet souffrant des idées inadéquates : la faiblesse désigne le fait de se laisser dépasser et déborder par ses affects et affections, au point de devoir les nier et nier la réalité pour les surmonter . C’est justement une dimension phénoménologique qu’on essaie de retracer, et qui fonde l’existentiel de la quotidienneté de l’esclave en rapport avec la morale nietzschéenne. Qu’en est-il du corps de l’esclave ?
Kant et sa fausse morale, la révolution haïtienne et la raison.
Chez le philosophe Kant est né de l’inquiétude et du besoin quant à la morale et la raison. C’est sur les erreurs de la raison qu’elle s’est instituée dans l’existence. Si la religion catholique réalise l’efficacité du système esclavagiste, cela donne raison à une interprétation de Nietzsche selon laquelle, les valeurs chrétiennes ou catholiques seraient déterminées par une décadence. En tant que telles, elles renfermeraient l’aspiration au néant, c’est-à-dire, elles seraient nihilisme. Il nous semblerait que les attaques contre le christianisme se produisent occasionnellement comme une campagne menée contre l’éthique de Schopenhauer. Il faut aussi montrer qu’à propos d’une interprétation de la situation des esclaves de Saint-Domingue, Nietzsche et Schopenhauer se rejoignent, dans la mesure où l’objectif de la religion catholique à l’époque répond à un besoin de se soumettre, sa principale mission est d’instruire et de se soumettre. Nietzsche a parfaitement raison à ce stade, car, effectivement, le christianisme conçoit des valeurs morales non seulement sous l’aspect du bien, mais aussi sous celui du devoir. Schopenhauer aussi, puisque pour ce dernier, chaque « tu dois » répond à l’égoïsme. On serait apte à dire que les colons se servent ou se sont servis du christianisme pour induire les esclaves dans l’égarement. Or, pour Nietzsche, c’est la pitié et non le devoir qui constitue le fondement de la morale. Dans le cas des esclaves de Saint- Domingue, c’est justement le devoir qui s’impose, une loi morale, un impératif, bref un ordre, un commandement mais au fond de tout cela, c’est de l’égoïsme pur et simple. Ici, Nietzsche rejoint encore Schopenhauer, en persistant de montrer que le christianisme serait une religion de la négation de la volonté. Il prend toutes les vertus chrétiennes pour autant de comportements qui impliquent la négation de la vie, qui n’est autre que le néant.
Ce qui intéresse Nietzsche, c’est la question de la vie, le sens de la vie. Les esclaves, en mettant un teme à la chaine de l’esclavage sont allés chercher de par eux-mêmes l’instinct de la vie. C’est justement Nietzsche qui le dit, il faut donner libre cours aux instincts. Là où la religion a échoué, le christianisme (catholique), la philosophie morale des philosophes a aussi échoué, puisque les philosophes ont déformé, réprimé la morale, En effet, nous avons souligné la manière dont la société esclavagiste était empêtrée dans la souffrance, étant privé de son corps et de son âme, une problématique identitaire se pose dans cette société.
Ainsi, face à l’imposition des maîtres blancs, face au service de leur corps, de leur souffrance, ils finissent par inventer un monde où règne une morale. Ce faisant, Nietzsche a poussé la philosophie créatrice jusqu’à vouloir créer le surhomme. Il reproche à Kant d’avoir disqualifié le monde et l’homme au profit d’une transcendance « ils n’ont su aimer leur Dieu qu’en crucifiant l’homme ». Disons-le, il n’est pas possible d’abolir les limites que Kant impose à la raison humaine sans tomber dans le dogmatisme, la négation de l’homme, de l’esclave de Saint-Domingue en tant que sujet autonome et responsable, une voie refusée par Nietzsche. Ainsi, à la grandeur philosophique exaltée par Nietzsche répond une autre grandeur, une grandeur d’éthique, qu’on ne peut pas méconnaître face à la situation du système d’esclavagiste maintenu dans la colonie française. L’idée peut être qualifiée d’absurde, mais constitue pourtant un point d’ancrage pour l’aboutissement de la liberté des esclaves qui finissent par créer un monde moral nietzschéen. Selon la morale nietzschéenne, chacun est responsable de sa destinée et la valeur qui la qualifie dépend de chacun, de chaque homme. Si le monde se lève (black matter) contre un système qui les opprime, une avalanche raciale aujourd’hui, c’est parce que son lieu théologique et philosophique a pris naissance à Saint-Domingue (Haïti). C’est la terre de la liberté. Il faut redonner à Haïti la place qu’elle occupe dans le monde, c’est alors que la vraie révolution prendra son sens et la révolte des noirs aura ainsi un sens. Aussi longtemps que son histoire est occultée parce qu’ils sont tout simplement pauvres, aussi longtemps le monde ne connaîtra pas la paix.
Un monde en dette envers Haïti est un monde en quête de justice.
Il y a l’évidence d’une dette que le monde doit à Haïti, et qui me conduit dans cette dernière partie, à distinguer deux choses. La première est : comment se portent les pays dits développés face à cette indépendance ? En quoi et pourquoi la révolution haïtienne est encore méconnue ? Concernant encore la révolution haïtienne, la question face à la dette du monde, du monde contemporain est alors la suivante. Il est difficile de reconnaître qu’Haïti a ouvert les avenues à un monde de justice et de fraternité. Aussi peut-on légitimement affirmer qu’elle a un nouveau statut accordé à l’humanité ? C’est en tout cas, au 19e siècle que tout a commencé avec l’insurrection de l’esclavage des noirs en Haïti, quand les esclaves venus d’Afrique réclament la liberté, veulent se séparer des fouets, des douleurs, des atrocités dont les séquelles marquent encore les esprits. Le chemin qui lui a été tracé depuis jadis, est celui de la non-reconnaissance tout à la fois de l’indifférence irréductible des pays dits civilisés à proximité. Face à cette non-reconnaissance, qui consiste à considérer encore et toujours son histoire ou cette histoire comme « acte de barbarie », qu’il faut enfouir sous terre et ne plus en parler. Cette non-reconnaissance constitue la détresse de ce pays noir au cœur d’une universalité et c’est au nom de cette universalité toujours à nouveau peu crédible, que ce soit à cause de son absolutisation, et donc de son conformisme, de sa compromission avec les puissances qui régissent le monde dans l’oubli du bien commun de tous et de toutes et donc de sa démission face aux défis auxquels elle est confrontée. La crédibilité de cette universalité se mesure à son aptitude ad intra à être authentique elle-même dans son faire, et ad extra à affronter sa mission au sein de l’humanité. La crédibilité tient à cette universalité de dire et d’accepter que ces pauvres noirs venus d’Afrique, peuvent-être à la base de cette liberté tant recherchée par les humains, qu’il faut leur attribuer cette tâche si noble et que la vraie liberté est venue d’eux ?
La crédibilité de dire que Haïti a rendu service à l’humanité entière notamment à la science, il faut finalement le reconnaitre. Haïti rend service à l’humanité, car Haïti a fait progresser le monde moderne, parce qu’il a mis sur le devant de la scène un concept tournant de l’histoire de la philosophie et qui était au centre de toute la culture intellectuelle. Aussi profonde que puisse être la signifiance de la liberté, c’est Haïti qui a fait ce travail de rupture et engendre par la suite une liberté pour les faibles. Ayiti se manman libete, Haïti est la mère de la liberté, c’est là où le mot liberté a pris naissance, la vraie. La révolution haïtienne reste et demeure la voie qui a été suivie pour tous les pays de la Caraïbe et il faut même aller au-delà des frontières, tels que: l’Afrique, l’Amérique du nord. Elle représente le modèle d’une modernité enfoui dans la mémoire, car tout simplement, elle a pris naissance là-bas. Sans cette reconnaissance, nous viverons dans un monde sans avenir et sans advenu. Cette dette qui est due, ressurgît à chaque fois, elle est une non- reconnaissance qui continue à guetter notre soif de justice, de liberté, d’universalité et de quête de science. Tant que cette dette n’aura pas été reconnue, appréciée à sa juste valeur, le monde aura du mal à connaître la vraie paix. On ne construit pas un monde dans lequel son histoire ne pourra pas être racontée, qui reste occultée car seule la vérité est libératrice. N’attendons pas la revendication populaire pour nous montrer la faiblesse de notre universalité, car elle doit être force libératrice pour un monde que pour tout le monde.
© Manassé Pierre Louis pour Penser la Théologie, le seul journal protestant haïtien.